Si la création de ce qui est aujourd’hui la Société d’Escrime de Neuchâtel date du début du 20e siècle, on n’a pas attendu cette date pour manier l’épée dans notre région. Malheureusement, les traces écrites laissées par ces multiples pratiques restent rares. Parmi celles-ci, on peut notamment souligner l’existence d’un document exceptionnel, daté du milieu du 16e siècle, et qui révèle que plusieurs maîtres d’armes sont actifs dans la région. En voici un extrait modernisé :
« Nous Claude Brenet des Verrières de Joux et Claude Colomb des Verrières de Neuchâtel, maîtres du noble jeu de la grande épée à deux mains, et Nicolas Lambelet le Jeune desdites Verrières de Neuchâtel, prévôt dudit jeu de la grande épée, faisons savoir […] que nous étant […] suffisamment informés des bonnes mœurs, honnêteté et habileté de Claude Lambelet, fils de feu Etienne Lambelet desdites Verrières de Neuchâtel, ayant le serment audit jeu de ladite grande épée et aux ordonnances de celui-là, et qu’il a déjà par ci-devant été passé en ses défenses par les maîtres dudit jeu, […] dès maintenant, nous avons fait, créé, constitué, nommé et établi ledit Claude Lambelet maître dudit jeu de la grande épée, pour en jouer […] en tous lieux et par devant toutes gens de quelque état ou qualité qu’ils soient ».
Ayant réussi les épreuves règlementaires et prêté serment de respecter les ordonnances en vigueur pour la pratique de la grande épée, Claude Lambelet est institué maître par ses pairs : ce statut lui donne le droit de « tenir école », c’est-à-dire d’organiser des cours et des compétitions, de faire payer ses services, et d’instaurer à son tour des prévôts d’armes. Le formalisme du texte ressemble à de nombreux autres exemples contemporains de l’espace francophone (et dans une moindre mesure à d’autres établis en latin). Ces patentes et certificats nous donnent des renseignements précieux, quoique lacunaires, sur la façon dont était organisés la pratique et l’enseignement de l’escrime au 16e siècle. On a en outre retrouvé plusieurs textes qui présentent les différents règlements en vigueur dans les écoles et lors des tournois, par exemple l’obligation de saluer le maître et les autres élèves, l’interdiction de blasphémer, ou encore certaines règles de sécurité. Il n’existe en revanche pas encore d’institutions publiques pour ce genre de pratique, comme c’est le cas dans l’espace germanique où de nombreuses confréries se développent depuis plusieurs générations : dans le royaume de France et ses marges, les académies sont créées au 17e siècle.

On remarque que les personnages évoqués dans le texte sont nommés « maître (ou prévôt) du noble jeu de la grande épée à deux mains ». Cette dénomination de « jeu », parfois qualifié de « noble », se retrouve dans plusieurs documents en lien avec les pratiques martiales de la fin du Moyen Âge et du début de l’époque moderne. Ainsi, un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France se consacre au « noble jeu de la hache ». Le terme n’implique pas forcément une dimension ludique, mais fait référence de manière plus générale à la pratique du combat avec ces armes, et par extension à la dimension de l’apprentissage et de la maîtrise de l’art du combat dans son entier. Le pratiquant est alors souvent désigné comme « joueur », et l’expert comme « maître joueur ». On retrouve la même expression en latin, en italien et en anglais, mais pas en allemand, où l’escrime et le combat en particulier sont surtout désignés par le terme de « kunst » (art).
Ce manuscrit n’est pas le diplôme authentique : il s’agit de ce que l’on appelle une minute de notaire, c’est-à-dire une copie de l’acte destinée à l’usage personnel et aux archives du magistrat. Comme on peut le voir sur l’image ci-dessous, il ressemble donc plus à un brouillon, avec de nombreux ajouts et ratures, et une écriture cursive peu lisible. Il est également lacunaire, puisque ni le nom du notaire qui l’a réalisé, ni la date exacte ne sont mentionnés – des blancs sont laissés pour le jour et le mois : « ce jourd’huy … jour du moys de … l’an mil cinq cens quarante et six ».

Merci aux Archives de l’Etat de Neuchâtel pour la mise à disposition du document, ainsi qu’Olivier Dupuis pour ses renseignements.